Accéder au contenu principal

Serge Leroy - La traque (1975)


Auteur d'une poignée de bobines jubilatoires (Le mataf, Attention, les enfants regardent, Légitime violence) entre 1971 et 1993, Serge Leroy demeure un artisan bien trop sous-estimé du polar et thriller à la française. On en veut pour preuve La traque, certainement son meilleur film, qu'il est permis de présenter comme une sorte de Chiens de paille de notre terroir. De loin, l'oeuvre ne paie pas de mine, série B terreuse où une jeune femme venue passer un rapide séjour en Normandie se fait violer par des chasseurs. Après avoir blessé mortellement son bourreau, elle se retrouve traquée par la meute. Voilà un programme qui annonce un spectacle rude garni d'une incroyable brochette de comédiens comme on les aime, de Michael Lonsdale à Jean-Pierre Marielle, de Jean-Luc Bideau à Paul Crauchet, de Philippe Léotard à Michel Constantin. Bref, la crème du cinéma hexagonal des années 70 que complètent Georges Geret, Michel Fortin ou Michel Robin, éternels visages sur lesquels on ne sait jamais mettre un nom, sans oublier le charme désarmant de Mimsy Farmer. La scène du petit déjeuner dans le relais de chasse dont la table les réunit presque tous, procure un moment franchement jouissif plein d'une gouaille truculente. De près, La traque dévoile en fait une richesse qui le hisse bien au-dessus d'une espèce de rape & revenge campagnard avec viol et bouseux obligés. 

Ainsi, brutale, l'agression sexuelle, point de bascule du récit, est illustrée sans voyeurisme ni érotisme, ce qui la rend encore plus abjecte. Quant aux bouseux, ils n'en sont pas vraiment, même si dans l'irruption des frères Danville, on devine des gaillards aussi encombrants que dangereux. Serge Leroy insiste sur les liens qui unissent tous ces personnages, détaillant toute une géographie sociale empreinte d'une vassalité séculaire. Malgré la Révolution française, les privilèges n'ont pas été abolis ni l'organisation hiérarchique de la société rurale que dominent des hobereaux de province. Durant la partie de chasse, ces frontières sociales paraissent faussement gommées car les frangins ferrailleurs sont en vérité péniblement tolérés tandis qu'est maintenue la servitude des plus humbles, du garde-chasse à l'hôtesse du relais de chasse. Le viol de la jeune Anglaise va finalement moins faire voler en éclat ce maillage social que le renforcer, unissant plus que jamais ces hommes dont la personnalité et les liens invisibles qui les cimentent seront peu à peu révélés par ce drame. 

Tous ont en effet une raison de traquer la malheureuse, par solidarité de groupe pour l'ancien militaire, par représailles ou par intérêt pour d'autres, jaloux de leur position sociale qu'ils ne veulent pas perdre. D'une certaine façon, La traque oppose comme Les chiens de paille ou Délivrance la ville, incarnée par cette femme universitaire,  au monde rural, permanence d'une violence sourde. Mais le portrait que Serge Leroy dresse de ces campagnards se veut plus subtil car en définitive qui sont les pires ? Le violeur ou le lâche qui n'intervient pas durant l'agression ? Ou bien ne serait-ce pas ces notables qui n'hésitent pas à laisser mourir une femme pour préserver leurs privilèges et leur statut social ? Glaciale, la fin est abominable, saisissant la mort de cette femme martyr que les chasseurs impassibles regardent se noyer sur fond de soleil couchant paisible. Le jour se referme, emportant à tout jamais son funeste secret. Planté dans une nature boueuse et automnale, Serge Leroy signe un film âpre et douloureux, épuré dans sa brutalité froide et naturaliste. Une oeuvre culte trop rare dans le cinéma français. (vu le 26.09.2021) ⍖⍖⍖


Commentaires

TOP DE LA SEMAINE

Clint Eastwood - American Sniper (2014)

Combien de metteur en scène peuvent se vanter de connaître le plus gros succès de leur carrière à 84 ans ? Aucun, si ce n'est bien entendu l'inusable Clint Eastwood dont American Sniper restera le plus grand triomphe au box office. Il est aussi le le film américain à avoir engrangé le plus de millions de dollars en 2014, ce qui n'est pas si surprenant eu égard à son sujet qui parle au coeur des Américains. Si l'homme a pu susciter des controverses, notamment de part ses prises de position assez peu politiquement correctes, son cinéma se veut généralement plus consensuel, à l'exception de Dirty Harry. Mais une fois n'est pas coutume donc, American Sniper déclenche la polémique par son patriotisme supposé. En réalité, et comme souvent chez Eastwood, ce portrait sans fard de Chris Kyle se révèle bien plus ambigu qu'il n'y parait.  Loin d'une production cocardière, il s'agit moins d'un produit de propagande qu'une dénonciation des ravages d...

Paradise Lost - Medusa (2017)

Les vieux cons comme votre serviteur se souviennent encore du jour où ils ont découvert le groupe d'Halifax grâce à ce Lost Paradise matriciel dont la pochette comme sortie des enfers, continue encore de les hanter après tout ce temps. Qui aurait pu croire alors que les Anglais seraient toujours parmi nous (presque) trente ans plus tard ? Peu de monde assurément et sans doute pas les principaux intéressés eux-mêmes. Quinze albums ont coulé sous les ponts depuis 1990 comme autant de jalons d'une carrière en constante mutation. Après le retour au gothic metal qui a fait sa renommée avec Symbol Of Life (2002), Paradise Lost a entamé à partir de Tragic Idol (2012) une descente au fond d'une mine de charbon, glissement dans une obscurité sinistre dont nous pensions que le radical "The Pague Within" l'avait achevé trois ans plus tard. Pourtant, Medusa vient nous rappeler que ses créateurs furent bien au début des années 90 un des trois côtés de la Sainte Trinité ...

Clint Eastwood - Jersey Boys (2014)

Clint Eastwood poursuit sa carrière hors des modes et du temps. Alors âgé de 84 ans (!), l'année 2014 le voit offrir deux films, Jersey Boys et American Sniper , deux biopics aussi différents que réussis qui illustrent si besoin en était encore, la large palette de son inspiration et surtout sa verve cinématographique quand tant d'autres réalisateurs ont été mis à la retraite depuis longtemps. Après les funèbres Lettres d'Iwo Jima et ou Au-delà et les pesants Invictus ou J.Edgar , cette adaptation d'une comédie musicale, retraçant la carrière d'un groupe de rock fameux aux Etats-Unis, les Four Seasons, semble presque être l'oeuvre d'un jeune metteur en scène. Classique dans le fond, sa forme swingue, emportée par un tempo enlevé cependant que les comédiens n'hésitent pas à s'adresser directement à la caméra. Après Une nouvelle chance , sur un mode mineur néanmoins, quel plaisir de voir Eastwood revenir à un cinéma simple, s'appuyant sur des...