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Kraken Duumvirate - The Stars Below, The Seas Above (2020)


Alors qu'on le croyait disparu, englouti dans l'eau glaciale d'un des mille lacs du pays qui l'a vu naître, Kraken Duumvirate revient enfin des limbes avec ce premier album que nous n'espérions plus. Les plus acharnés des doomeux se souviennent peut-être de From The Dying Soil To The Eternal Sea et plus encore de The Astroglyphs Of The Ritual Of Deluge, deux EP publiés entre 2008 et 2011, évoquant le possible fruit défendu né de l'effrayante copulation entre Tyranny et Aarni, soit deux entités parmi les plus hermétiques que le doom finlandais ait régurgitées, le premier pour sa noirceur cyclopéenne, le second pour son caractère, expérimental si on s'est levé du bon pied, totalement abscons si on est d'humeur grincheuse. Nous en étions donc restés là avec ce duo qui n'a toujours pas levé le mystère quant à son identité. Chez ces deux âmes, qui se font appelées Magus Polypus Apollyon III et Grand Architeuthis S. Dux, tout est question d'opacité. Opacité des origines dont on ignore tout. Opacité d'une musique qui n'a finalement de doom que l'étiquette tant la lenteur déployée confine plus à la transe hypnotique qu'à un tempo écouté au ralenti. Opacité également de compositions qui n'ont toujours pas retenu le principe d'avoir des traits précis, une forme bien définie, au contraire, véritables bathyscaphes s'enfonçant dans l'opacité (encore) de vertigineuses fosses marines. Pistes aux contours flous, abritant vocalises caverneuses, effluves électroniques, percussions fantomatiques et guitares grêles déterminent un art toujours aussi énigmatique, étanche à tous les critères habituellement de mise au moment d'aborder un album.

Fidèle à un concept lié aux abîmes sous-marins, nous aimerions affirmer que The Stars Below, The Seas Above se révèle plus accessible que ses devanciers. Il l'est mais à sa manière, abyssale, forcément abyssale. Reconnaissons ainsi que certains titres ne manquent pas d'une forme de beauté, lointaine, opaque (toujours), étrange (toujours aussi), à l'image de 'Star Spawn' dont les accords ne filent jamais droit mais libèrent des embruns obsédants. De même, 'The Temple' égrène une mélancolie émouvante néanmoins hachurée par ses sons crachés depuis une grotte nichée dans les profondeurs aquatiques. Mais comme des balises jonchant ce spectral chemin de croix, il y a tous ces intermèdes instrumentaux qui, loin de servir de bouées, nous plongent par leurs atours ambient et electro dans ces fonds marins inquiétants. Et que dire de 'Queen, Arise', ressac terminal long de presque quinze minutes d'une telle catatonie que le batteur a le temps d'aller pisser entre deux coups de caisse claire. Ce derelict étouffant résume à lui seul ce qu'est Kraken Duumvirate, explorateur d'un funeral doom indicible nimbé de mystère, plus cotonneux que mortuaire, brillant presque de lueurs cosmiques et pourtant capable d'appuyer sur l'interrupteur et de plonger nos vies dans une nuit sans fin, celle de ces fonds marins que la lumière du soleil ne peut atteindre. Malgré ces longues années d'absences, les Finlandais n'ont pas changé et offrent l'album que leurs premiers cauchemars aquatiques laissaient espérer, temple d'un (black) doom aride et lovecraftien qui nous rappelle que le genre n'est décidément pas une question de raison mais de foi et de ressenti. (30.10.2020 | MW) ⍖⍖⍖

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TOP DE LA SEMAINE

Burning Witches - Wings Of Steel (2019)

Avec son unique piste inédite flanquée de trois extraits live, Wings Of Steel ressemble davantage à un single gonflé aux OGM qu'à l'EP vendu comme tel par Nuclear Blast. Ajoutons à cela le fait que le morceau-titre en question a déjà été diffusé en format digital en juin dernier et vous aurez donc compris tout seul que l'intérêt de cet objet se révèle très limité ou destiné aux fans désireux de tout posséder de leur groupe favori, jusqu'à la moindre miette. Bref, quelle est l'utilité d'une telle rondelle, si ce n'est, pour l'écurie teutonne, le besoin de capitaliser sur le nom de Burning Witches dont le casting 100% féminin n'est étranger ni à son succès et ni à son exposition accrue. Ceci étant, Wings Of Steel possède au moins le mérite de présenter à ceux qui ne la connaîtraient pas encore la remplaçante de Seraina Telli, partie se concentrer sur son Dead Venus à elle. Ancienne chanteuse du modeste Shadowrise, qui n'a semble-t-il pas survécu ...

Onségen Ensemble - Fear (2020)

Onségen Ensemble fait partie de ces formations assez inclassables qu'on serait tenté de ranger, maladroitement peut-être, dans le rock progressif, selon la définition crimsonienne du terme. Comprendre que les Finlandais font moins dans le déballage technique que dans la performance artistique, dans le happening sonore. C'est le plus souvent instrumental bien que des chœurs, féminins ou masculins, viennent par moment hanter des compositions aux contours flous, à l'architecture mouvante. Autour d'un noyau guitare/basse/batterie se greffe un line-up à géométrie variable dans lequel saxophoniste, clarinettiste ou violoniste (entre beaucoup d'autres) se croisent. Nappé de claviers fantomatiques, l'ensemble se pare d'atours puissamment cinématiques. Sur un socle cependant plutôt lourd, vestiges des racines metal de ses principaux artisans, le space rock le plus cosmique s'emboite au free jazz le plus barré dans une fusion des éléments qui n'est parfois pas...

Robert Wise - Le coup de l'escalier (1959)

Très admiré par Jean-Pierre Melville, tourné entre le remarquable Je veux vivre (1958) avec Susan Hayward et la célèbre comédie musicale West Side Story (1961), Le coup de l’escalier représente un des sommets de l’œuvre de Robert Wise et du film noir en général. Comme souvent, son titre français, au demeurant non dénué d’une certaine poésie, est à côté de la plaque, à croire que les distributeurs n’ont visionné que la dernière bobine ! Drapé dans un très beau noir et blanc, Odds Against Tomorrow n’est pas qu’une énième histoire de braquage de banque (évidemment) foireux. Le coup lui-même n’occupe que le dernier tiers du film. Au vrai, il s’agit avant tout du portrait de deux hommes, un noir et un blanc qui, obligés de travailler ensemble, vont finir par se détester et s’entre-tuer. On suit pendant près d’une heure leur chemin respectif, leurs problèmes, les motivations qui en découlent et les poussent à accepter ce casse organisé par un ancien flic.  Le noir, c’est Harry Belafon...