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Ang Lee - Raison et sentiments (1995)


Il était écrit que les noms de Jane Austen et d'Emma Thompson soient un jour associées. La première compte parmi les écrivains britanniques majeurs, romancière qui n'a eu de cesse de dépeindre les passions contrariées et la condition féminine corsetée au sein de la société de classes anglaise du XIXème siècle. Son oeuvre est redécouverte par le cinéma et la télévision dans les années 90 qui voient fleurir les adaptations (Orgueil et préjugés, Emma, Mansfield Park) officielles ou déguisées. En ce temps là, la seconde, quant à elle, est au sommet de sa notoriété, actrice admirable de sensibilité et d'intelligence que les travaux de Kenneth Branagh (Henry V, Beaucoup de bruit pour rien), de James Ivory (Retour à Howards End et Les vestiges du jour) ou le Carrington de Christopher Hampton ont imposée comme la comédienne élégante et romanesque par excellence du film d'époque. Rien d'étonnant donc qu'elle signe elle-même l'adaptation, par ailleurs extrêmement fidèle, de Raison et sentiments, fleuron du cinéma austenien. Drapée dans la mise en scène raffinée et discrète de Ang Lee et soulignée par la belle partition de Patrick Doyle, l'œuvre est une merveille de d'émotion qui repose, comme son titre l'indique, sur l'éternelle opposition entre la raison et la passion. 


Elinor Dashwood incarne la retenue, sa soeur Marianne, la fougue. A travers elles, se dessine la place des femmes au sein de cette gentry empesée par les conventions et le devoir impérieux de tenir son rang ou de s'élever dans une société où paraître est plus important qu'être. L'amour ne peut donc trouver sa place dans ces unions d'intérêt, au grand désarroi de la tempétueuse Marianne. Le récit nous conte les amours constamment contrariés de ces deux femmes que la mort de leur père prive de dot et condamne à une existence rurale dévalorisante. S'esquisse alors aussi l'opposition entre la ville (Londres), théâtre des préjugés de classes, et la campagne, havre bucolique où les relations se révèlent plus simples, plus franches. Si on ne croit finalement pas beaucoup à la relation entre Marianne et le colonel Brandon, il n'en demeure pas moins que tous les comédiens livrent une prestation magnifique, au rang desquels se détachent bien sûr Emma Thompson toute en intelligence feutrée et le regretté Alan Rickman qu'il est tellement plaisant de voir dans un rôle romantique à des années-lumière des crapules qui l'ont rendu célèbre de Piège de cristal à Robin des Bois. On découvre aussi une Kate Winslet encore méconnue (toutefois déjà remarquée dans le Créatures célestes de Peter Jackson) que le Titanic de James Cameron ne tardera pas à faire triompher. Avec la mini-série Orgueil et préjugés avec Keira Knighley et Colin Firth qui l'a précédée, Raison et sentiments demeure sans aucun doute la plus belle adaptation d'un roman de Jane Austen. (07.02.2023) ⍖⍖⍖⍖


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TOP DE LA SEMAINE

Burning Witches - Wings Of Steel (2019)

Avec son unique piste inédite flanquée de trois extraits live, Wings Of Steel ressemble davantage à un single gonflé aux OGM qu'à l'EP vendu comme tel par Nuclear Blast. Ajoutons à cela le fait que le morceau-titre en question a déjà été diffusé en format digital en juin dernier et vous aurez donc compris tout seul que l'intérêt de cet objet se révèle très limité ou destiné aux fans désireux de tout posséder de leur groupe favori, jusqu'à la moindre miette. Bref, quelle est l'utilité d'une telle rondelle, si ce n'est, pour l'écurie teutonne, le besoin de capitaliser sur le nom de Burning Witches dont le casting 100% féminin n'est étranger ni à son succès et ni à son exposition accrue. Ceci étant, Wings Of Steel possède au moins le mérite de présenter à ceux qui ne la connaîtraient pas encore la remplaçante de Seraina Telli, partie se concentrer sur son Dead Venus à elle. Ancienne chanteuse du modeste Shadowrise, qui n'a semble-t-il pas survécu ...

Onségen Ensemble - Fear (2020)

Onségen Ensemble fait partie de ces formations assez inclassables qu'on serait tenté de ranger, maladroitement peut-être, dans le rock progressif, selon la définition crimsonienne du terme. Comprendre que les Finlandais font moins dans le déballage technique que dans la performance artistique, dans le happening sonore. C'est le plus souvent instrumental bien que des chœurs, féminins ou masculins, viennent par moment hanter des compositions aux contours flous, à l'architecture mouvante. Autour d'un noyau guitare/basse/batterie se greffe un line-up à géométrie variable dans lequel saxophoniste, clarinettiste ou violoniste (entre beaucoup d'autres) se croisent. Nappé de claviers fantomatiques, l'ensemble se pare d'atours puissamment cinématiques. Sur un socle cependant plutôt lourd, vestiges des racines metal de ses principaux artisans, le space rock le plus cosmique s'emboite au free jazz le plus barré dans une fusion des éléments qui n'est parfois pas...

Robert Wise - Le coup de l'escalier (1959)

Très admiré par Jean-Pierre Melville, tourné entre le remarquable Je veux vivre (1958) avec Susan Hayward et la célèbre comédie musicale West Side Story (1961), Le coup de l’escalier représente un des sommets de l’œuvre de Robert Wise et du film noir en général. Comme souvent, son titre français, au demeurant non dénué d’une certaine poésie, est à côté de la plaque, à croire que les distributeurs n’ont visionné que la dernière bobine ! Drapé dans un très beau noir et blanc, Odds Against Tomorrow n’est pas qu’une énième histoire de braquage de banque (évidemment) foireux. Le coup lui-même n’occupe que le dernier tiers du film. Au vrai, il s’agit avant tout du portrait de deux hommes, un noir et un blanc qui, obligés de travailler ensemble, vont finir par se détester et s’entre-tuer. On suit pendant près d’une heure leur chemin respectif, leurs problèmes, les motivations qui en découlent et les poussent à accepter ce casse organisé par un ancien flic.  Le noir, c’est Harry Belafon...