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John Boorman - Délivrance (1972)


Je me souviens avoir découvert Délivrance à la télé qui le diffusait sur FR3, à 20h30 je crois, chose inimaginable de nos jours ! L'écran affichait le fameux carré blanc comme le sceau de l'interdit. Je devais avoir douze ou treize ans, trop jeune pour un tel spectacle. Outre le fait qu'il a alors contribué à forger ma passion naissante pour le cinéma aux côtés des Dirty Harry, Bullitt et autre Justicier dans la ville, ce film m'a quand même bien retourné les tripes. Et quelque soit l'âge, il est de ces objets pelliculés qui vous marquent à tout jamais. Il y a de quoi. Que nous raconte John Boorman ? Quatre copains s'aventurent dans un coin sauvage de l'Amérique très profonde pour descendre en canoë une rivière condamnée prochainement à être ensevelie. Ils débarquent dans un village peuplés de bouseux dont la consanguinité frappe aux yeux. Parmi eux se trouve cet enfant attardé jouant du banjo qui donne lieu à la scène la plus culte de Délivrance, instant précieux plein de lyrisme surgissant au milieu de la laideur à l'image d'un film tout du long écartelé entre la quiétude de paysages bucoliques et les accès de violence des hommes. L'oeuvre possède en réalité plusieurs couches. 


Il s'agit déjà d'un survival dont il constitue un peu la matrice avec ces citadins affrontant des dégénérés dans un coin perdu au beau milieu de nulle part. C'est aussi un pur film d'aventure dont l'âpreté s'est nourrie des conditions rudimentaires d'un tournage à petit budget obligeant les acteurs à ne pas être doublés. Réalistes et dépouillées, les séquences de canoës sont parmi les plus réussies jamais filmées. Il développe aussi une réflexion sur le rapport entre l'homme et la nature à un moment où les questions environnementales rencontrent un certain écho. Mais chez Boorman, loin d'une vision idyllique et manichéenne du retour à la nature, l'opposition entre une civilisation considérée comme souillée et cette nature purificatrice se fracasse contre une réalité bien plus ambigüe, où le calme paisible d'un bois peut abriter la violence la plus rude (l'éprouvante scène du viol par Bill McKinney) et à contrario, la ville devenir un refuge rassurant. De ce périple pas vraiment initiatique, aucun des héros ne reviendra indemne. Drew trouvera la mort, Boddy sera violé, Lewis perdra une part de sa virilité dans une inévitable amputation et surtout Ed va  peu à peu muter de l'homme intellectuel à l'animal traqué obligé de tuer pour survivre. La dernière image, inoubliable, laisse à penser que cette aventure le hantera jusqu'à la fin de ses jours. Tous les comédiens sont parfaits, desquels se détachent bien entendu Jon Voight et Burt Reynolds, chacun trouvant dans ce film un de leurs rôles majeurs. Enfin, certains on crut y voir, sans doute à raison, une parabole sur la guerre du Vietnam, le quatuor incarnant les soldats américains embourbés dans les forêts humides de l'Asie du Sud Est...  (25.10.2020) ⍖⍖⍖⍖





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TOP DE LA SEMAINE

Burning Witches - Wings Of Steel (2019)

Avec son unique piste inédite flanquée de trois extraits live, Wings Of Steel ressemble davantage à un single gonflé aux OGM qu'à l'EP vendu comme tel par Nuclear Blast. Ajoutons à cela le fait que le morceau-titre en question a déjà été diffusé en format digital en juin dernier et vous aurez donc compris tout seul que l'intérêt de cet objet se révèle très limité ou destiné aux fans désireux de tout posséder de leur groupe favori, jusqu'à la moindre miette. Bref, quelle est l'utilité d'une telle rondelle, si ce n'est, pour l'écurie teutonne, le besoin de capitaliser sur le nom de Burning Witches dont le casting 100% féminin n'est étranger ni à son succès et ni à son exposition accrue. Ceci étant, Wings Of Steel possède au moins le mérite de présenter à ceux qui ne la connaîtraient pas encore la remplaçante de Seraina Telli, partie se concentrer sur son Dead Venus à elle. Ancienne chanteuse du modeste Shadowrise, qui n'a semble-t-il pas survécu ...

Onségen Ensemble - Fear (2020)

Onségen Ensemble fait partie de ces formations assez inclassables qu'on serait tenté de ranger, maladroitement peut-être, dans le rock progressif, selon la définition crimsonienne du terme. Comprendre que les Finlandais font moins dans le déballage technique que dans la performance artistique, dans le happening sonore. C'est le plus souvent instrumental bien que des chœurs, féminins ou masculins, viennent par moment hanter des compositions aux contours flous, à l'architecture mouvante. Autour d'un noyau guitare/basse/batterie se greffe un line-up à géométrie variable dans lequel saxophoniste, clarinettiste ou violoniste (entre beaucoup d'autres) se croisent. Nappé de claviers fantomatiques, l'ensemble se pare d'atours puissamment cinématiques. Sur un socle cependant plutôt lourd, vestiges des racines metal de ses principaux artisans, le space rock le plus cosmique s'emboite au free jazz le plus barré dans une fusion des éléments qui n'est parfois pas...

Robert Wise - Le coup de l'escalier (1959)

Très admiré par Jean-Pierre Melville, tourné entre le remarquable Je veux vivre (1958) avec Susan Hayward et la célèbre comédie musicale West Side Story (1961), Le coup de l’escalier représente un des sommets de l’œuvre de Robert Wise et du film noir en général. Comme souvent, son titre français, au demeurant non dénué d’une certaine poésie, est à côté de la plaque, à croire que les distributeurs n’ont visionné que la dernière bobine ! Drapé dans un très beau noir et blanc, Odds Against Tomorrow n’est pas qu’une énième histoire de braquage de banque (évidemment) foireux. Le coup lui-même n’occupe que le dernier tiers du film. Au vrai, il s’agit avant tout du portrait de deux hommes, un noir et un blanc qui, obligés de travailler ensemble, vont finir par se détester et s’entre-tuer. On suit pendant près d’une heure leur chemin respectif, leurs problèmes, les motivations qui en découlent et les poussent à accepter ce casse organisé par un ancien flic.  Le noir, c’est Harry Belafon...