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Ecr.Linf - Belluaires (2024)


A une époque où les groupes et les disques paraissent souvent interchangeables, minés par un conformisme désolant, à fortiori dans le black metal, il faut chérir ceux qui affirment un caractère et une approche du genre bien marqués. Tel est le cas de Ecr.Linf, nouvelle pousse énervée au sein de la chapelle noire hexagonale. Tout y est curieux, intrigant. A commencer par son nom, abréviation de la formule "Ecrasons l’infâme" par laquelle Voltaire concluait ses lettres. L’infâme désignait plus particulièrement les croyances religieuses. Le groupe n’a pas choisi cette référence à l’auteur de Candide par hasard, son héritage philosophique et la peinture d’une société malade contaminée par le retour du religieux constituent ainsi le socle de son univers. De là l’étonnante étiquette de black metal voltairien qui lui est accolée. Curieux est également le titre son galop d’essai. Le belluaire désigne un gladiateur qui combattait les fauves, mot assez rare employé par Gustave Flaubert, Victor Hugo ou (un peu) plus récemment Frank Herbert dans la saga Dune. Encore cette muse littéraire qui façonne une identité singulière laquelle, en vérité, ne surprend pas tant que cela quand on sait qui se cache derrière Ecr.Linf. Le projet scelle en effet les retrouvailles artistiques de deux anciens membres de Jarell, le guitariste Dorian Lairson et le chanteur Krys Denhez dont l’audace musicale et la forte personnalité, de Omrade à Demande à la Poussière ou plus encore Ophe, ne sont plus à démontrer. Des mercenaires chevronnés qui ont promené leurs guêtres chez No Return (le bassiste Jiu Gebenholtz) ou Svart Crown (le batteur Remi Serafino) ont très vite rejoint le duo. Tout ce beau monde s’est réuni dans les entrailles du studio d’Edgard Chevallier (Demande à la poussière) pour enfanter Belluaires que publie en France, Source Atone Records, propre label de Krys Denhez (et My Kingdom Music à l'international). On reste en famille, celle de musiciens aussi exigeants qu’inspirés mus par une même vision de l’art noir, d’une brutalité cérébrale. 


D’ailleurs, ‘Le désespoir du prophète’ pose d’emblée le cadre de cette première saillie, amorce intense et fielleuse qui ne manque cependant pas de suinter un mal-être poisseux. Encrassé par les vocalises déchaînées d’un Krys tout en verve et en textes colériques, le menu file très vite, bloc torrentiel et implacable de huit manifestes tendus comme le foc d’un navire. Mais cet album ne se résume pas à quarante minutes de brutalité. Les musiciens, certes à l’unisson d’une violence aussi paroxysmique que souterraine (mâtin, quel jeu de batterie !), prennent soin de briser la violence de leurs compos par des passages plus atmosphériques (‘Tribunal de l’Ame’ et ses lointains relents de black sympho) ou en inoculant ici des notes d’accordéon (‘La Danse des Crânes’), là des nappes de clavier hantées (ce ‘Le Royaume du Vide’ toutefois assez rude) à la manière de kystes qui loin d’en rogner la noirceur les rendent plus malsaines encore. Et que dire du lancinant et pulsatif ‘Missive’, point d’orgue de l’écoute alors qu’il s’agit du titre le moins black metal du lot, mais auquel le chanteur insuffle une poésie désespérée puissamment dramatique qui remue les tripes. Tout du long, Belluaires est corrompu par un profond sentiment d’inexorabilité, qui culmine lors d’une fin de parcours tourmentée qu’incarnent ‘Ultime projection’, aussi vicieux que déglingué, ‘Valetaille’ que hante un écho funèbre et cisaillent des guitares froides comme un scalpel et enfin ‘Feu pâle’, conclusion parasitée par des miasmes grésillants qui, malgré sa courte durée, a toute sa place dans un ensemble rongé par un spleen rageur. Pour son acte de naissance, Ecr.Linf frappe un grand coup avec Belluaires, album de black metal très personnel dont les viscères grouillent d’une noirceur aussi agressive que désespérée. (07.06.2024 | MW) ⍖⍖⍖

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