Accéder au contenu principal

David Miller - Seuls sont les indomptés (1962)


Kirk Douglas n’a jamais caché que Seuls sont les indomptés avait sa préférence parmi tous les films qu’il a tournés. Il est vrai qu’il s’est énormément investi dans son élaboration, le produisant, confiant l’adaptation du roman de Edward Abbey à son ami Dalton Trumbo avec lequel il venait collaborer à l’occasion de Spartacus (1960) de Stanley Kubrick puis El Perdido (1961) de Robert Aldrich, allant même jusqu’à s’en attribuer la réalisation, mécontent du travail de David Miller. Grand spécialiste du cinéma américain, Bertrand Tavernier a contesté cette version. Néanmoins, on devine nettement la mainmise écrasante du comédien, producteur tyrannique, sur ce film dont le personnage d’indompté justement s’inscrit dans la lignée de ceux qu’il a souvent interprétés (de Une corde pour te pendre à La rivière de nos amours, de L’homme qui n’a pas d’étoile à Spartacus évidemment). Mais savoir à qui l’on doit, de David Miller ou de Kirk Douglas, la qualité de Lonely Are The Brave importe finalement peu car son intérêt réside ailleurs, dans sa réussite intrinsèque qui en fait un des plus beaux (faux) westerns des années 60. Faux parce que l’histoire qu’il raconte ne se déroule pas dans l’Ouest du XIXème siècle mais dans l’Amérique moderne. Cette modernité, John W. Burns la déteste et la combat de toutes ses forces, homme attaché plus que tout à sa liberté. Plus anachronique que fatigué, c’est un solitaire qui n’a plus sa place dans ce monde de barbelés et de frontières qu’il ne comprend pas. En cela, cela Seuls sont les indomptés se rapprochent de L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford ou des westerns de Sam Peckinpah (Coups de feu dans la sierra, La horde sauvage) qui interrogent eux aussi la fin de l’Ouest et l’imaginaire du cowboy. 


Dans le premier plan, on découvre Kirk Douglas étendu dans un décor rocailleux, un cheval à côté de lui. Cette quiétude est brisée par des avions qui déchirent le ciel, indiquant par là même que nous ne sommes pas réellement dans un western. Peu après, Burns et sa jument doivent franchir une route qu’empreinte un flot continu de voitures, verrue qui défigure le paysage et marque surtout la frontière entre la liberté et l’aliénation. Cette route, ils devront à nouveau la traverser à la fin mais, au terme d’une longue poursuite à travers les montagnes, traqués par la police, un camion stoppera brutalement leur échappée alors qu’elle touchait au but. Bouleversante, cette conclusion désenchantée est belle à pleurer, le cheval et son cavalier, blessés, le premier abattu, le second glissé dans une ambulance. Un simple regard suffit alors au comédien pour traduire sa détresse et son désespoir au moment de la détonation fatale. Lui même est un comme de ces animaux qui tente désespérément de rejoindre son environnement. Il y a beaucoup de Kirk Douglas dans ce personnage attachant et presque pathétique dans son entêtement dérisoire, qui refuse les diktats de la société et cherche farouchement à vivre selon ses propres codes. La photographie en noir et blanc aride de Philip Lathrop, Gena Rowlands dans un rôle féminin déjà singulier, Walter Matthau en shérif désabusé, George Kennedy en flic sadique et des séquences durablement gravées dans la mémoire (la fin déchirante donc mais aussi toute la traque dans la montagne) font un grand western, ode puissante à la liberté. (02.04.2024) ⍖⍖⍖


Commentaires

TOP DE LA SEMAINE

Thumos - Symposium (2023)

Selon sa (bonne) habitude, Thumos ne reste jamais silencieux bien longtemps, venant frapper à notre porte tous les six mois environ, parfois moins comme l'illustre Symposium qui surgit à peine quatre mois après le EP Kallipolis . Nous pourrions évidemment craindre que cette insolente fertilité se solde par un assèchement de la créativité de ce groupe si particulier mais il n'en est pour l'instant rien. Nous pourrions craindre également que celui-ci finisse par se répéter, enfermé dans le cadre imposé par un post doom instrumental dont les limites semblent de prime abord évidentes. Là encore, Thumos réussit à chaque fois à éviter le piège de la redite, de la photocopie d'une signature au demeurant désormais clairement identifiée tant dans la forme (une partition engourdie par une pesanteur sévère) que dans le fond (la Grèce antique comme curieux combustible). Le mystère demeure toujours autour de ce groupe dont on n'est pas certain qu'il en soit véritablement un,...

Laudanum - The Coronation (2009)

Le laudanum est un médicament à base d'opium utilisé comme calmant et très en vogue au XIXème siècle. C'est aussi le nom d'un groupe dont la musique se veut plus proche de la corrosion des drogues que d'un somnifère. Aux confins du doom halluciné, du sludge tellurique, du drone et de la noise, les Américains sculptent au burin un univers très personnel, dérive psychopathe rongée par une lèpre vicieuse. Cinq ans après une première dose remarquée ( The Apotheker ), The Coronation a quelque chose d'un labyrinthe humide d'une noirceur abyssale. 100 fois plus evil que bien des hordes grimées à la truelle et exaltant les forces des ténèbres, Laudanum écrit des bandes-sons cauchemardesques qui ne filent jamais droit. Il y a véritablement quelque chose de pourri, de souillé dans ce magma brulant et maladif, preuve en est le déglingué "Invoke", reptation stridente aux riffs obsédants. Basé sur un canevas pour moitié instrumentale ("Procession" "...

Jerry Thorpe - All God's Children (1980)

Les bons sentiments font rarement les bons films. All God's Children le démontre encore une fois, téléfilm qui, à travers le sujet du busing (expérience visant à développer la mixité raciale dans les transports scolaires), ausculte les maux d'une petite communauté gangrené par le racisme ordinaire et en corollaire la ségrégation qui sévit encore au sein de la société américaine des années 70.  Un thème intéressant et courageux malheureusement traité platement par Jerry Thorpe, fils de Richard et pourtant auteur d'un Jour des Apaches (1968) de bonne mémoire. Sincères, les comédiens y croient mais paraissent impuissants à rendre ce drame captivant. Démocrate convaincu, Richard Widmark campe un juge rongé par les remords après que sa décision d'imposer la mixité scolaire notamment dans les transports, déclenchent des contestations violentes et in fine la mort d'un adolescent (noir) qui a volé un bus avec son copain (blanc). Il est évidemment impeccable, tout comme Ne...