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Ava Inferi - Blood Of Bacchus (2009)


Que faire par la suite quand on a accouché d'une œuvre aussi définitive, aussi effrayante, que Ordo Ad Chao ? Aller au-delà, faire pire dans la noirceur nihiliste, est impossible. Et bien on quitte le groupe - Mayhem donc - auquel on a permis de survivre après la mort de son leader Euronymous en 1993, et on se concentre sur Ava Inferi. Nous voulons parler là bien sûr de Rune Eriksen, plus connu sous le nom de Blasphemer. Tout le monde sait que pendant quatorze ans, il a écrit la quasi-intégralité du répertoire de la légende norvégienne. Nombreux pourtant ignorent que depuis 2005, il a posé sa guitare quelque part entre la Scandinavie et le Portugal avec ce groupe dont il partage l'identité avec sa compagne, la chanteuse Carmen Simões. A des années-lumière du black metal, qu'il honore également avec Aura Noir, dans une veine plus thrash toutefois, Ava Inferi navigue dans les méandre d'un doom ténébreux plus atmosphérique que gothic. Chaque nouvelle offrande marque une étape supplémentaire vers la perfection, l'équilibre. Burdens en 2006, en dépit de titres superbes, souffrait encore d'être mal dégrossi. Le potentiel était pourtant déjà là, il ne demandait qu'à s'extraire de sa gangue...ce que The Silhouette, l'année suivante, a contribué à faire. Blood Of Bacchus illustre que le duo, secondé par de solides musiciens de la scène lusitanienne, a atteint une forme de maturité. Mieux écrits car plus travaillées (comme en témoigne par exemple le long - plus de 9 minutes - "Appeler les loups"), ces complaintes réussissent mieux encore que leurs devancières à conjuguer la froideur de la Norvège et la chaleur crépusculaire du Portugal. Proche du fado, ces chants plaintifs traditionnels de son pays (influence évidente lors de l'entame de "Tempestade", que vient enténébrer qui plus est un violon aux accents graves, ou sur le terminal "Memoirs", poème dont la noirceur profonde n'a d'égale que la triste beauté), la voix mystérieuse de Carmen pleure une mélancolie infinie, que viennent toujours souligner, renforcer même, les riffs lourds de Blasphemer.


Sous-estimé, celui-ci s'impose comme un des guitaristes les plus habités du circuit. Son jeu possède une âme, une vraie. Surtout, avec intelligence, le musicien sait se mettre au service d'un tout. Il tisse une toile obsédante, discrète mais pourtant essentielle car elle emprisonne dans ses fils tous les morceaux, à commencer par l'introductif et instrumental, "Truce". Rune possède un son tellurique absolument énorme (ceux qui ont assisté au concert, qui n'a du reste pas fait l'unanimité, de Mayhem à Paris en 2007, s'en souviennent certainement encore !) grâce auquel il dresse une cathédrale sonore dont les arcanes s'enfoncent dans les profondeurs de la terre. Le démentiel "Be Damned" en est ainsi la plus parfaite illustration, longue pièce qui débute comme un blues étrange avant d'osciller entre pulsation hypnotique et enclume qui laboure les chairs, irriguée qu'elle est par ces riffs durs et sentencieux. D'un sombre romantisme, Blood Of Bacchus est une œuvre qui se mérite, doit s'apprivoiser. Basé sur une trame plus complexe qu'il n'y paraît de prime abord, son menu ne dévoile sa richesse que peu à peu. Il faut parvenir à percer le voile brumeux qui l'enveloppe pour mesurer sa beauté vespérale et le travail d'écriture admirable qui se cache derrière. Si ses premières respirations, "Last Sign Of Summer" et "Colours Of The Dark", s'agrippent à la mémoires assez rapidement, la seconde partie de l'album se veut plus délicate à aborder, comme le prouve "Blood Of Bacchus" qui serpente au milieu de multiples paysages rongés par le désespoir. Immense ! Ava Inferi signe alors son œuvre la plus aboutie, aidé en cela pour le mastering de la vision toujours aiguisée de Dan Swanö. Un album écrasé par les ténèbres car chaleur ne rime pas uniquement avec soleil. Blood Of Bacchus le démontre avec une glaciale puissance. (2009 | MW) ⍖⍖⍖

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Burning Witches - Wings Of Steel (2019)

Avec son unique piste inédite flanquée de trois extraits live, Wings Of Steel ressemble davantage à un single gonflé aux OGM qu'à l'EP vendu comme tel par Nuclear Blast. Ajoutons à cela le fait que le morceau-titre en question a déjà été diffusé en format digital en juin dernier et vous aurez donc compris tout seul que l'intérêt de cet objet se révèle très limité ou destiné aux fans désireux de tout posséder de leur groupe favori, jusqu'à la moindre miette. Bref, quelle est l'utilité d'une telle rondelle, si ce n'est, pour l'écurie teutonne, le besoin de capitaliser sur le nom de Burning Witches dont le casting 100% féminin n'est étranger ni à son succès et ni à son exposition accrue. Ceci étant, Wings Of Steel possède au moins le mérite de présenter à ceux qui ne la connaîtraient pas encore la remplaçante de Seraina Telli, partie se concentrer sur son Dead Venus à elle. Ancienne chanteuse du modeste Shadowrise, qui n'a semble-t-il pas survécu ...

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Onségen Ensemble fait partie de ces formations assez inclassables qu'on serait tenté de ranger, maladroitement peut-être, dans le rock progressif, selon la définition crimsonienne du terme. Comprendre que les Finlandais font moins dans le déballage technique que dans la performance artistique, dans le happening sonore. C'est le plus souvent instrumental bien que des chœurs, féminins ou masculins, viennent par moment hanter des compositions aux contours flous, à l'architecture mouvante. Autour d'un noyau guitare/basse/batterie se greffe un line-up à géométrie variable dans lequel saxophoniste, clarinettiste ou violoniste (entre beaucoup d'autres) se croisent. Nappé de claviers fantomatiques, l'ensemble se pare d'atours puissamment cinématiques. Sur un socle cependant plutôt lourd, vestiges des racines metal de ses principaux artisans, le space rock le plus cosmique s'emboite au free jazz le plus barré dans une fusion des éléments qui n'est parfois pas...

Robert Wise - Le coup de l'escalier (1959)

Très admiré par Jean-Pierre Melville, tourné entre le remarquable Je veux vivre (1958) avec Susan Hayward et la célèbre comédie musicale West Side Story (1961), Le coup de l’escalier représente un des sommets de l’œuvre de Robert Wise et du film noir en général. Comme souvent, son titre français, au demeurant non dénué d’une certaine poésie, est à côté de la plaque, à croire que les distributeurs n’ont visionné que la dernière bobine ! Drapé dans un très beau noir et blanc, Odds Against Tomorrow n’est pas qu’une énième histoire de braquage de banque (évidemment) foireux. Le coup lui-même n’occupe que le dernier tiers du film. Au vrai, il s’agit avant tout du portrait de deux hommes, un noir et un blanc qui, obligés de travailler ensemble, vont finir par se détester et s’entre-tuer. On suit pendant près d’une heure leur chemin respectif, leurs problèmes, les motivations qui en découlent et les poussent à accepter ce casse organisé par un ancien flic.  Le noir, c’est Harry Belafon...