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Ken Annakin - Frontière dangereuse (1957)


Tiré d’une nouvelle de Graham Greene, Frontière dangereuse est un film étonnant à bien des égards. Etonnant déjà parce qu’on n’imagine pas de prime abord Ken Annakin, cinéaste très anglais dans un registre  à fortiori plutôt inoffensif (Miranda, La rose et l’épée) signer un film noir dont l’intrigue mélancolique échoue dans un petit village miteux au bord de la frontière mexicaine. Aidé par la photographie en noir et blanc de Reginald Wyer avec lequel il a fréquemment collaboré, le réalisateur réussit contre toute attente à capter une atmosphère crépusculaire et à presser tout le jus aride d’un décor caillouteux. Les nombreux gros plans de visages ainsi que certaines prises de vue obliques témoignent d’un travail de cinéma dont on ne le croyait pas capable, quand bien même L’indic qu’il tournera plus tard en 1963 confirmera cette habileté technique et démontrera que le polar lui sied mieux en définitive que l’aventure, disneyienne par surcroît. Etonnant, Across The Bridge l’est encore pour son personnage principal, financier anglais d’origine allemande, qu’une enquête de Scotland Yard pour fraude, contrait à fuir au Mexique. Peu sympathique pour ne pas dire plus, il apparaît autoritaire, fermé dans sa suffisance hautaine. Durant sa fuite, il n’hésite pas à prendre l’identité d’un passager du train dans lequel il voyage et à le balancer du wagon. 


Plus tard, découvrant que celui-ci est également recherché par la police, il le dénoncera. Sur sa route, il utilise et manipule chaque personne qu’il croise pour parvenir à ses fins. Sans grand succès puisqu’il s’enfonce peu à peu dans une déchéance tant sociale que physique, à laquelle répond, étonnamment là aussi, l’éveil timide et tardif d’une forme d’humanité au contact d’une pauvre petite chienne. L’animal appartient à l’homme dont il a usurpé l’identité et il ne cherche au départ qu’à s’en débarrasser en lui donnant des coups de pied. Mais lorsque l’épagneul, qui ne le lâche pas d’une semelle, le sauve de la morsure fatale d’un scorpion, commence alors une curieuse amitié entre Carl Schnaffer et son compagnon à quatre pattes, laquelle glisse en fin de parcours en une véritable histoire d’amour rédemptrice qui causera pourtant sa mort tragique. Ainsi, les dernières images sont très belles et magnifiquement exécutées par Ken Annakin dont la caméra s’éloigne doucement du corps mortellement blessé de Rod Steiger, le chien à ses côtés, le regard larmoyant, sur ce pont hachuré par les ombres portées que la lune étire dans la nuit. Difficile de ne pas verser une larme. Ce qui nous amène au dernier point étonnant, la performance de Steiger qui, bien qu’âgé d’une trentaine d’années alors, se glisse avec aisance dans la peau de cet homme portant bien plus vieux. Son jeu est précis, intériorisé, fait de petits gestes et d’une façon de se déplacer, de se mouvoir et de parler, mais s’en jamais en faire de trop, rappelant que c’est bien durant cette époque, dans la seconde moitié des années 50, que l’acteur livre ses meilleures interprétations, loin du cabotinage auquel il cédera plus tard et ce nonobstant ses excellents rôles dans Le refroidisseur de dames ou Dans la chaleur de la nuit. Frontière dangereuse est un film aussi méconnu que curieux qu’on ne saurait trop vous conseiller de découvrir. (10.11.2023) ⍖⍖



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Burning Witches - Wings Of Steel (2019)

Avec son unique piste inédite flanquée de trois extraits live, Wings Of Steel ressemble davantage à un single gonflé aux OGM qu'à l'EP vendu comme tel par Nuclear Blast. Ajoutons à cela le fait que le morceau-titre en question a déjà été diffusé en format digital en juin dernier et vous aurez donc compris tout seul que l'intérêt de cet objet se révèle très limité ou destiné aux fans désireux de tout posséder de leur groupe favori, jusqu'à la moindre miette. Bref, quelle est l'utilité d'une telle rondelle, si ce n'est, pour l'écurie teutonne, le besoin de capitaliser sur le nom de Burning Witches dont le casting 100% féminin n'est étranger ni à son succès et ni à son exposition accrue. Ceci étant, Wings Of Steel possède au moins le mérite de présenter à ceux qui ne la connaîtraient pas encore la remplaçante de Seraina Telli, partie se concentrer sur son Dead Venus à elle. Ancienne chanteuse du modeste Shadowrise, qui n'a semble-t-il pas survécu ...

Onségen Ensemble - Fear (2020)

Onségen Ensemble fait partie de ces formations assez inclassables qu'on serait tenté de ranger, maladroitement peut-être, dans le rock progressif, selon la définition crimsonienne du terme. Comprendre que les Finlandais font moins dans le déballage technique que dans la performance artistique, dans le happening sonore. C'est le plus souvent instrumental bien que des chœurs, féminins ou masculins, viennent par moment hanter des compositions aux contours flous, à l'architecture mouvante. Autour d'un noyau guitare/basse/batterie se greffe un line-up à géométrie variable dans lequel saxophoniste, clarinettiste ou violoniste (entre beaucoup d'autres) se croisent. Nappé de claviers fantomatiques, l'ensemble se pare d'atours puissamment cinématiques. Sur un socle cependant plutôt lourd, vestiges des racines metal de ses principaux artisans, le space rock le plus cosmique s'emboite au free jazz le plus barré dans une fusion des éléments qui n'est parfois pas...

Robert Wise - Le coup de l'escalier (1959)

Très admiré par Jean-Pierre Melville, tourné entre le remarquable Je veux vivre (1958) avec Susan Hayward et la célèbre comédie musicale West Side Story (1961), Le coup de l’escalier représente un des sommets de l’œuvre de Robert Wise et du film noir en général. Comme souvent, son titre français, au demeurant non dénué d’une certaine poésie, est à côté de la plaque, à croire que les distributeurs n’ont visionné que la dernière bobine ! Drapé dans un très beau noir et blanc, Odds Against Tomorrow n’est pas qu’une énième histoire de braquage de banque (évidemment) foireux. Le coup lui-même n’occupe que le dernier tiers du film. Au vrai, il s’agit avant tout du portrait de deux hommes, un noir et un blanc qui, obligés de travailler ensemble, vont finir par se détester et s’entre-tuer. On suit pendant près d’une heure leur chemin respectif, leurs problèmes, les motivations qui en découlent et les poussent à accepter ce casse organisé par un ancien flic.  Le noir, c’est Harry Belafon...