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Henri Verneuil - Des gens sans importance (1956)


Homme fidèle en amitié, Jean Gabin aimait travailler avec les mêmes personnes, piochant dans un vivier de metteurs en scène qui l'ont souvent fait tourner, de Gilles Grangier à Jean-Paul Le Chanois, de Jean Delannoy à Denys de la Patellière. Parmi ses réalisateurs favoris, Henri Verneuil tient évidemment une bonne place. Avant les polars cultes que sont Mélodie en sous-sol (1963) et Le clan des Siciliens (1969) et la rencontre mythique avec Jean-Paul Belmondo (Un singe en hiver), Verneuil le dirige dans deux films moins connus mais tout aussi solides : Le président (1961), témoignage rare sur les rouages de la vie politique française sous la Quatrième république et Des gens sans importance. Celui-ci permet à Gabin d'enfiler à nouveau, après Gas-oil (1955), l'habit laborieux d'un camionneur sillonnant les routes de France à bord d'un vieux tacot (un Willème "Nez de requin" au cas particulier) qui grince, hurle et transpire le cambouis. Toutefois, contrairement au film de Grangier, cette première collaboration avec Verneuil n'est pas une série noire mais un drame naturaliste. Il y interprète un routier bourru et taiseux qui tombe amoureux d'une jeune bonne (la féline Françoise Arnoul) servant dans une auberge posée au bord d'une route déserte battue par les vents. Marié et père de trois enfants qu'il ne voit qu'en passant, il n'est pas très heureux. Pale vigie dans sa vie morne, Clo pourrait être sa fille, gueule d'amour aussi malheureuse que lui. Ce sont deux solitudes qui se croisent et décident de faire un bout de chemin ensemble. Mais le destin en décidera autrement. 


L'histoire est simple, classique. Elle nous renseigne cependant sur la vie rude des camionneurs dans la France de l'après-guerre et aborde le sujet encore tabou à l'époque des avortement clandestins. La mise en scène aux cadrages et plans extrêmement élaborés illustre ce récit dramatique et touchant planté dans les décors populeux fignolés par Robert Clavel. A la chaleur gouailleuse du routier tenu par l'inévitable Paul Frankeur s'oppose le sordide de vieillies bâtisses parisiennes (l'appartement du couple Viard, l'hôtel de passe). C'est une France qui n'existe plus. Ces quartiers populaires de Paris traversés par le chemin de fer aux allures de verrues comme ces routiers qui vivaient du passage des camions ont depuis longtemps été effacés par la modernité. C'est un temps où les hommes unis par une camaraderie truculente ou silencieuse sont soudés à leur mécanique et les femmes encore très dépendantes de leurs maris. Des gens sans importance est un beau film, porté par une Jean Gabin plus fragile qu'à l'accoutumée, fatigué, las, la silhouette voutée qui symbolise une force qui peu à peu s'affaisse sous le poids du travail et des malheurs. Chez lui, un simple regard imbibé de tristesse et de tous les espoirs (en)volés en dit plus long que d'inutiles répliques, jeu mutique à l'économie auquel répond le travail de Verneuil qui privilégie la suggestion à la démonstration. (05.11.2022) ⍖⍖⍖


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Burning Witches - Wings Of Steel (2019)

Avec son unique piste inédite flanquée de trois extraits live, Wings Of Steel ressemble davantage à un single gonflé aux OGM qu'à l'EP vendu comme tel par Nuclear Blast. Ajoutons à cela le fait que le morceau-titre en question a déjà été diffusé en format digital en juin dernier et vous aurez donc compris tout seul que l'intérêt de cet objet se révèle très limité ou destiné aux fans désireux de tout posséder de leur groupe favori, jusqu'à la moindre miette. Bref, quelle est l'utilité d'une telle rondelle, si ce n'est, pour l'écurie teutonne, le besoin de capitaliser sur le nom de Burning Witches dont le casting 100% féminin n'est étranger ni à son succès et ni à son exposition accrue. Ceci étant, Wings Of Steel possède au moins le mérite de présenter à ceux qui ne la connaîtraient pas encore la remplaçante de Seraina Telli, partie se concentrer sur son Dead Venus à elle. Ancienne chanteuse du modeste Shadowrise, qui n'a semble-t-il pas survécu ...

Onségen Ensemble - Fear (2020)

Onségen Ensemble fait partie de ces formations assez inclassables qu'on serait tenté de ranger, maladroitement peut-être, dans le rock progressif, selon la définition crimsonienne du terme. Comprendre que les Finlandais font moins dans le déballage technique que dans la performance artistique, dans le happening sonore. C'est le plus souvent instrumental bien que des chœurs, féminins ou masculins, viennent par moment hanter des compositions aux contours flous, à l'architecture mouvante. Autour d'un noyau guitare/basse/batterie se greffe un line-up à géométrie variable dans lequel saxophoniste, clarinettiste ou violoniste (entre beaucoup d'autres) se croisent. Nappé de claviers fantomatiques, l'ensemble se pare d'atours puissamment cinématiques. Sur un socle cependant plutôt lourd, vestiges des racines metal de ses principaux artisans, le space rock le plus cosmique s'emboite au free jazz le plus barré dans une fusion des éléments qui n'est parfois pas...

Robert Wise - Le coup de l'escalier (1959)

Très admiré par Jean-Pierre Melville, tourné entre le remarquable Je veux vivre (1958) avec Susan Hayward et la célèbre comédie musicale West Side Story (1961), Le coup de l’escalier représente un des sommets de l’œuvre de Robert Wise et du film noir en général. Comme souvent, son titre français, au demeurant non dénué d’une certaine poésie, est à côté de la plaque, à croire que les distributeurs n’ont visionné que la dernière bobine ! Drapé dans un très beau noir et blanc, Odds Against Tomorrow n’est pas qu’une énième histoire de braquage de banque (évidemment) foireux. Le coup lui-même n’occupe que le dernier tiers du film. Au vrai, il s’agit avant tout du portrait de deux hommes, un noir et un blanc qui, obligés de travailler ensemble, vont finir par se détester et s’entre-tuer. On suit pendant près d’une heure leur chemin respectif, leurs problèmes, les motivations qui en découlent et les poussent à accepter ce casse organisé par un ancien flic.  Le noir, c’est Harry Belafon...