Brian De Palma s’est imposé dans les années 70 grâce à une série de films très personnels, thriller (Obsession) ou fantastique (Carrie, Phantom Of The Paradise), dont l’affolante virtuosité technique a fait de lui l’un des cinéastes les plus doués de sa génération. Après le succès de Pulsions, il souhaite à l’aube des années 80 s’extraire du cinéma de genres et se frotter à des projets plus ambitieux. L’adaptation du roman de Robert Daley, Le prince de New York, devait lui en fournir l’occasion mais il est finalement renvoyé de la production, remplacé par Sidney Lumet. A la place, il réalise Blow Out dont il est l’auteur du scénario. De prime abord, celui-ci semble s’inscrire dans la continuité de ses films précédents, particulièrement du fait de cette influence hitchockienne toujours de mise et dont il ne se départira vraiment qu’après Body Double (1984). Le héros qui sauve une femme de la noyade, la cloche de la liberté, cette variation autour du cri ou cette course-poursuite pour sauver celle qu’il aime sont ainsi d’évidentes références à Sueurs froides (1958). Mais cette fois-ci, De Palma s’affranchit quelque peu de cette influence tutélaire en puisant dans deux films d’autres réalisateurs. Le premier est bien sûr le Blow Up (1967) de Michelangelo Antonio auquel son titre se réfère et dont il reprend l’idée du photographe (ici un ingénieur du son qui en agrandissant une de ses photos découvre le détail infime d’un revolver caché dans les buissons. Le second est Conversation secrète (1974) de Francis Ford Coppola qui lui inspire ce technicien obsédé par les sons qu’il a captés et qu’il ne cesse de réécouter afin d’isoler avec le plus de précision possible le bruit d’un coup de feu tiré, point de départ d’un complot politique dans la veine paranoïaque des années 70 (Conversation secrète donc mais aussi Les hommes du président ou La théorie des dominos) hantées par le double traumatisme de l’assassinat de Kennedy et de la guerre du Vietnam, et dont Blow Out est un peu l’ultime rejeton.
Mais la peinture anxiogène d’un état profond tentaculaire intéresse moins le cinéaste que le récit d’une romance tragique qui s’achève sur une fin cruelle (le héros, témoin impuissant de la mort de celle qu’il aime par l’intermédiaire d’un micro) et dérisoire puisque de cette histoire il ne restera que le cri de Sally échoué dans un film d’horreur de série Z. Soulignée par la musique de Pino Donaggio, d’une infinie tristesse, cette conclusion belle à pleurer mais d’un pessimisme absolu ne pouvait être accepté par un public biberonné aux happy ends et refusant de voir John Travolta, encore auréolé des triomphes de La fièvre du samedi soir et de Grease, dans une histoire aussi sombre et déprimante dont l’épilogue laisse un goût tenace d’amertume. Enfin, Blow Out trahit l’éternelle fascination de son auteur pour la technologie (l’écran est rempli de magnétophones, de micros et de bandes magnétiques tandis qu’on assiste à la fabrication d’un film en lui-même), une technologie dévoyée pour servir son voyeurisme. Les caméras de Phantom Of The Paradise sont remplacées par des micros captant l’intimité. S’il ne lui a pas permis de rompre avec son univers habituel dont il rumine toutes les obsessions (la duplicité, la manipulation, la création cinématographique, les meurtres graphiques), Blow Out reste cependant une des œuvres les plus emblématiques de Brian De Palma, une des plus abouties techniquement (sa mise en scène atteint une virtuosité rarement vue jusque là, particulièrement lors de la poursuite dans la gare). Sans doute la plus bouleversante également. (09.01.2024) ⍖⍖⍖
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