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Nicholas Ray - La maison dans l'ombre (1951)


Avant de réaliser deux des films les plus importants des années 50, le western Johnny Guitare (1954) et le James Dean La fureur de vivre (1955), Nicholas Ray mouline du film noir au ton très personnel pour la RKO, avec Humphrey Bogart (Les ruelles du malheur, Le violent) et surtout Robert Ryan, qu’il dirige à quatre reprises (sans compter bien plus tard Le roi des rois où l’acteur endosse le rôle de Jean-Baptiste !) et au premier rang desquels se dresse La maison dans l’ombre. Ce dernier est très curieux en cela qu’il se divise en vérité en deux films, qui s’opposent mais se nourrissent. Dans sa première partie, On Dangerous Ground revêt les habits d’un classique film noir dont il esquisse presque une caricature. Décor urbain entre pavé mouillé et cage d’escalier lugubre, que peuple une faune souterraine et nocturne, rien ne manque à cette demi-heure conduite au rythme infernal d’une enquête policière. Jim Wilson, le policier qui en a la charge (Robert Ryan, tout en force rentrée), détonne néanmoins pour l’époque, homme seul et usé dont les méthodes brutales quoique efficaces déplaisent à sa hiérarchie, annonçant déjà en quelque sorte les flics sombres et fatigués des années 70 (Dirty Harry…). 


Désavoué, il est expédié contre son gré dans les montagnes pour y arrêter le meurtrier d’une jeune fille. S’ouvre alors un second film en tous points différents, tant par le cadre que par l’ambiance. Le bitume pluvieux cède la place à de vastes étendues désolées et enneigées qui rompent avec les codes du genre et que la musique mystérieuse de Bernard Hermann recouvre d’un manteau lyrique et spectral. Epaulé précieusement par son directeur de la photographie George E. Diskant, Nicholas Ray donne alors vie à cette maison dans l’ombre, dont les ténèbres qui la grignotent agissent comme la métaphore de la cécité de son occupante. Au contact de cette femme aveugle et aussi seule que lui, qu’interprète Ida Lupino avec beaucoup de justesse et de retenue, Wilson va peu à peu s’humaniser (il cherchera à capturer le fugitif au grand dam du père de la victime, aussi sanguin et impulsif qu’il était il y a peu encore) et découvrir l’amour. Cette transformation qu’on jugera trop rapide et l’happy end romantique pour le moins convenu qui la conclut n’entament toutefois pas la réussite de On Dangerous Ground, tentative envoûtante de jouer avec les invariants du film noir. (05.09.2024) ⍖⍖⍖


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