Accéder au contenu principal

Robert Wise - Nous avons gagné ce soir (1949)


Si la traduction française des titres de films américains des années 30 à 60 sont souvent à côté de la plaque, telle n'est pas le cas de Nous avons gagné ce soir qui résume admirablement la force dramatique de The Set-Up. Il s'agit de la réplique que prononce le personnage joué par Audrey Totter à la fin du récit. Après avoir refusé de se coucher, Stocker Thompson (Robert Ryan) finit par triompher sur le ring comme un ultime baroud d'honneur. Traqué comme un animal, il se fait écraser la main droite, le privant à tout jamais de pouvoir à nouveau boxer un jour. Mais il a gagné ce soir comme il le déclare, blessé, à sa femme. Et celle-ci lui répond que tous les deux ont gagné ce soir car une nouvelle vie commence enfin pour eux, débarrassé de la peur de le voir mourir au terme d'un combat. Comment ne pas verser une larme lors de ces dernière minutes qui bouleverse sans jamais en faire de trop. A l'image de tout le film qui impressionne par son épure, son sens de l'économie. Mais, tourné à la manière d'une série B qui tient en à peine plus de 70 minutes, Nous avons gagné ce soir se hisse au-dessus de la simple production à petit budget, considéré logiquement comme un des meilleurs films de boxe de l'histoire du cinéma. Car l'œuvre brille de mille richesses. 

Richesse technique qui trahi la longue expérience de Robert Wise comme monteur, lequel emballe comme un thriller cette histoire tragique de boxeur déchu participant à un match truqué sans le savoir. Après s'être fait la main entre bobines horrifiques (Le récupérateur de cadavres), polar (Né pour tuer) ou western (Ciel rouge), le futur réalisateur du Coup de l'escalier ou de West Side Story gagne alors son sésame pour la cour des grands. Le match de boxe est découpé avec brio et nervosité, aidé en cela par un Robert Ryan d'autant plus convaincant qu'il a lui même boxé dans sa jeunesse. Brutale et tendue, cette longue séquence prend aux tripes. Richesse narrative ensuite d'un récit qui joue sur l'attente et  respecte l'unité de temps. Ainsi, l'intrigue se déroule sur une durée très courte, 72 minutes, qui est donc aussi celle du film. Richesse des décors auxquels la direction artistique confère avec beaucoup de réalisme un caractère miteux, qu'il s'agisse de la chambre d'hôtel, des vestiaires ou de la salle de boxe enfumée et grignotée par un noir et blanc grouillant. Richesse toujours de ces personnages d'un univers interlope que de multiples détails rendent plus vrais que nature, spectateur qui mime les coups, aveugle qui suit les matchs à travers les commentaires de son voisin, gros lard qui s'empiffre de bouffe et de bière, épouse déchainée venue pour voir du sang. Richesse encore fournie par toutes ces petites trouvailles, comme la fenêtre de la chambre d'hôtel que guette Thompson à plusieurs reprises, le fait qu'elle soit éteinte ou éclairée lui indiquant la présence de sa femme. Richesse enfin de l'interprétation, dominée évidemment par Robert Ryan dont l'intensité noire du regard se mêle à une triste fébrilité. George Tobias est parfait lui aussi en manageur véreux, tout comme Audrey Totter à la place de laquelle certains auraient aimé trouvé une actrice plus glamour alors que son physique banal participe justement à l'authenticité recherchée par Robert Wise... Nous avons gagné ce soir est un chef-d'œuvre, un vrai. (23.10.2021) ⍖⍖⍖⍖




Commentaires

TOP DE LA SEMAINE

Clint Eastwood - Au-delà (2010)

De tous les films réalisés par Clint Eastwood, Au-delà reste sans doute celui qui a la plus mauvaise réputation, considéré comme un ratage complet par beaucoup de critiques, sauf les Cahiers du Cinéma. Il va sans dire, que je ne partage pas cet avis. Hereafter n'est certes pas sans défaut, on peut lui reprocher une approche de l'au-delà naïve voire caricaturale, une partie française peu convaincante, digne d'un téléfilm. pourtant, Eastwood réussit à ne jamais sombrer, parfois de peu il est vrai, ni dans le pathos ni dans le ridicule qu'imposait ce sujet ô combien casse-gueule, grâce au classicisme élégant de sa mise en scène d'une grande fluidité et en jouant sur les clairs obscurs qui permettent de sauver du risible les séquences de spiritisme. Quelques notes de piano lui suffisent aussi pour peindre la solitude de personnages dont on sent qu'il les aime. Si les scènes du tsunami sont à couper le souffle, de même que celles de l'attentat de Londres, le f...

Doro - Doro (1990)

Si sur le papier, Force Majeure marque le point de départ de la carrière solo de la chanteuse, c’est bien ce disque éponyme - son second - qui incarne ses premiers pas hors de Warlock, son aîné n’ayant pu bénéficier d’une sortie sous la bannière du groupe que pour des raisons essentiellement juridiques. Désireuse ne plus être liée à une seule formation dont elle estime qu‘elle bride sa liberté, Doro décide donc désormais de voler de ses propres ailes, ce que confirme bien le nom de cet opus aux airs de nouveau départ. En outre, le succès aidant, elle fait le choix d’affirmer une "américanisation" de sa musique que Triumph and Agony et Force Majeure avaient déjà entamé. Fini les visuels typés heroic fantasy, la jolie teutonne s’affiche sur la pochette de Doro à la manière d’une chanteuse pop. Autre signe qui ne trompe pas : la présence de Gene Simmons (Kiss, mais est-il besoin de le préciser ?) en tant que producteur exécutif. L’avisé musicien et amateur de belles femmes col...

Paradise Lost - Medusa (2017)

Les vieux cons comme votre serviteur se souviennent encore du jour où ils ont découvert le groupe d'Halifax grâce à ce Lost Paradise matriciel dont la pochette comme sortie des enfers, continue encore de les hanter après tout ce temps. Qui aurait pu croire alors que les Anglais seraient toujours parmi nous (presque) trente ans plus tard ? Peu de monde assurément et sans doute pas les principaux intéressés eux-mêmes. Quinze albums ont coulé sous les ponts depuis 1990 comme autant de jalons d'une carrière en constante mutation. Après le retour au gothic metal qui a fait sa renommée avec Symbol Of Life (2002), Paradise Lost a entamé à partir de Tragic Idol (2012) une descente au fond d'une mine de charbon, glissement dans une obscurité sinistre dont nous pensions que le radical "The Pague Within" l'avait achevé trois ans plus tard. Pourtant, Medusa vient nous rappeler que ses créateurs furent bien au début des années 90 un des trois côtés de la Sainte Trinité ...