Accéder au contenu principal

Clint Eastwood - Juré n°2 (2024)


Trois années séparent Cry Macho, la précédente réalisation de Clint Eastwood, de Juré n°2. Jamais un film du cinéaste n’aura suscité à la fois une telle attente mais surtout une telle inquiétude. Les réticences de la Warner à le produire, échaudée par les échecs successifs du Cas Richard Jewell (2019) et plus encore de Cry Macho, un tournage interrompu par la grève des acteurs, les rares photographies de celui-ci diffusées et dévoilant un Clint de plus en plus momifié, l’air égaré au milieu de l’équipe du film comme un simple badaud, le long silence qui a suivi la post-production,  une date de sortie sans cesse repoussée et une promotion réduite au stricte minimum, laissaient craindre en effet un naufrage. Avec en ligne de mire une question : à 94 ans, Eastwood était-il encore capable de réaliser un film ? Juré n°2 revient donc de loin mais il est enfin là, qui balaie d’emblée les doutes provoquées par cette production chaotique. Au vrai, fort de l’expérience du maître qui rarement déçoit, soutenu par des techniciens fidèles et chevronnés et bétonné par un casting sans véritables stars mais impeccable, comment pouvait-il en être autrement ? Pour son retour derrière la caméra, Clint a choisi un sujet assez tordu : Justin Kemp est sélectionné comme juré dans une affaire de meurtre. Mais au cours du procès, il comprend qu’il est probablement le véritable coupable. Pour autant, doit-il le cacher et laisser un innocent être condamné ou bien se livrer à la justice ? Si ce point de départ rappellera aux cinéphiles français Le septième juré (1962) de Georges Lautner, c’est avant tout à Douze hommes en colère (1957) auquel on pense dès que les débats entre les jurés commencent. Evidemment la comparaison avec le chef-d'œuvre de Sidney Lumet ne joue pas en la faveur de Juré n°2 et les similitudes entre les deux s’avèrent tout d’abord embarrassantes. Le principe est en effet identique  : alors que les autres membres du jury, fonctionnant comme un échantillon de la société américaine, sont persuadés de la culpabilité de l’accusé et espèrent en cela rendre rapidement leur verdict, l’un d’entre eux va s’employer à les faire changer d’avis. Mais si le juré n°8 (Henry Fonda) agissait de cette manière parce qu’il avait un doute, le juré n°2 lui n’en a donc aucun puisqu’il pense connaître la vérité. C’est rongé par la culpabilité mais refusant de se dénoncer pour ne pas perdre le fragile bonheur enfin atteint dans sa vie, que Kemp tentera de convaincre le reste du groupe dans l’espoir de faire innocenter celui qui est accusé à tort. Parfaitement huilé, le scénario fonctionne notamment parce que chacun peut s’identifier au héros et au dilemme moral qui le tourmente. Comment réagirions-nous dans une telle situation ? 


Mais l’œuvre cultive une certaine ambiguïté et préfère les non-dits plutôt que l’énoncé d’une vérité limpide. Kemp est-il vraiment coupable ? La réponse n’est pas clairement fournie. De même la fin ouverte, peu confortable mais intelligente, laissera chacun imaginer la conclusion de cette histoire. En cela, le film rappelle également Autopsie d’un meurtre dans sa manière d’ausculter la justice et d’en dénuder les failles (enquête bâclée, avocat commis d’office et procureur qui voit dans l’affaire un moyen de servir sa carrière politique). Le verdict rendu n’équivaut pas à la vérité et par une démonstration habile, un innocent peut être condamné. Chez Eastwood, ce sont toujours les zones d’ombre, les zones grises qui dominent. On comprend aisément ce qui l’a intéressé dans cette histoire et plus particulièrement dans cet anti héros selon son cœur, dont les airs poupins de compagnon idéal et attentionné cache une personnalité plus complexe, plus trouble. Tout simplement humaine. Nicholas Hoult, tout en candeur fragile, se montre parfait dans le rôle, à l’instar de Toni Collette (qu’il retrouve longtemps après Comme un garçon), convaincante en procureur certes ambitieuse mais capable de se remettre en question et incarnant en cela l’ambivalence de la justice des hommes. Quand bien même certains le soupçonneront peut-être d’en avoir en partie délégué la mise en scène à son fidèle assistant Stephen Campanelli (par ailleurs réalisateur lui-même), Clint n’en signe pas moins une œuvre d’un beau classicisme avec une assurance tranquille qui tranche avec l’hystérie visuelle actuelle. Aux mouvements d’appareil, il privilégie la pureté du cadre et une photographie duveteuse doucement ciselée par Yves Bélanger, avec lequel il collabore pour la troisième fois après La mule (2018) et Le cas Richard Jewell. Sans se hisser évidemment au niveau de ses meilleurs films, Juré n°2 est un très bon cru eastwoodien dont on comprend mal pourquoi la Warner en sacrifie l’exploitation, confirmant l’agonie d’une industrie cinématographique qui ne jure plus que par les succès faciles et les franchises sans âme. Nul ne peut affirmer qu’il s’agira réellement du testament de Clint Eastwood comme cela a été annoncé (ce qu'il n'a pas confirmé) mais si tel devait être le cas, il y aurait pire clap de fin que ce thriller judiciaire net et sans bavures, réflexion captivante sur la culpabilité, la justice et la vérité. (02.11.2024) ⍖⍖⍖


Commentaires

TOP DE LA SEMAINE

Clint Eastwood - American Sniper (2014)

Combien de metteur en scène peuvent se vanter de connaître le plus gros succès de leur carrière à 84 ans ? Aucun, si ce n'est bien entendu l'inusable Clint Eastwood dont American Sniper restera le plus grand triomphe au box office. Il est aussi le le film américain à avoir engrangé le plus de millions de dollars en 2014, ce qui n'est pas si surprenant eu égard à son sujet qui parle au coeur des Américains. Si l'homme a pu susciter des controverses, notamment de part ses prises de position assez peu politiquement correctes, son cinéma se veut généralement plus consensuel, à l'exception de Dirty Harry. Mais une fois n'est pas coutume donc, American Sniper déclenche la polémique par son patriotisme supposé. En réalité, et comme souvent chez Eastwood, ce portrait sans fard de Chris Kyle se révèle bien plus ambigu qu'il n'y parait.  Loin d'une production cocardière, il s'agit moins d'un produit de propagande qu'une dénonciation des ravages d...

Paradise Lost - Medusa (2017)

Les vieux cons comme votre serviteur se souviennent encore du jour où ils ont découvert le groupe d'Halifax grâce à ce Lost Paradise matriciel dont la pochette comme sortie des enfers, continue encore de les hanter après tout ce temps. Qui aurait pu croire alors que les Anglais seraient toujours parmi nous (presque) trente ans plus tard ? Peu de monde assurément et sans doute pas les principaux intéressés eux-mêmes. Quinze albums ont coulé sous les ponts depuis 1990 comme autant de jalons d'une carrière en constante mutation. Après le retour au gothic metal qui a fait sa renommée avec Symbol Of Life (2002), Paradise Lost a entamé à partir de Tragic Idol (2012) une descente au fond d'une mine de charbon, glissement dans une obscurité sinistre dont nous pensions que le radical "The Pague Within" l'avait achevé trois ans plus tard. Pourtant, Medusa vient nous rappeler que ses créateurs furent bien au début des années 90 un des trois côtés de la Sainte Trinité ...

Clint Eastwood - Jersey Boys (2014)

Clint Eastwood poursuit sa carrière hors des modes et du temps. Alors âgé de 84 ans (!), l'année 2014 le voit offrir deux films, Jersey Boys et American Sniper , deux biopics aussi différents que réussis qui illustrent si besoin en était encore, la large palette de son inspiration et surtout sa verve cinématographique quand tant d'autres réalisateurs ont été mis à la retraite depuis longtemps. Après les funèbres Lettres d'Iwo Jima et ou Au-delà et les pesants Invictus ou J.Edgar , cette adaptation d'une comédie musicale, retraçant la carrière d'un groupe de rock fameux aux Etats-Unis, les Four Seasons, semble presque être l'oeuvre d'un jeune metteur en scène. Classique dans le fond, sa forme swingue, emportée par un tempo enlevé cependant que les comédiens n'hésitent pas à s'adresser directement à la caméra. Après Une nouvelle chance , sur un mode mineur néanmoins, quel plaisir de voir Eastwood revenir à un cinéma simple, s'appuyant sur des...