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Jean-Pierre Melville - L'armée des ombres (1969)


L’armée des ombres est considéré comme un des classiques du film sur l’Occupation. Mais on imagine bien que lorsque Jean-Pierre Melville décide d’évoquer la Résistance, ce n’est pas pour livrer une simple œuvre d’action guerrière avec poursuites et fusillades (il y en pas pourtant) et encore moins romanesque. Puisant autant dans ses souvenirs (il fut résistant lui-même) que dans le livre de Joseph Kessel qu’il porte à l’écran, le cinéaste décrit une France sous domination allemande à rebours des images d’Epinal, une France de l’ombre, du silence, où les résistants, bêtes fragiles et traquées, se terrent, se cachent, ne pouvant compter que sur eux-mêmes et assez peu sur une population qui, dans sa majorité, cherche à les éviter, à en savoir le moins possible à leur sujet par crainte des représailles. Celles-ci sont autant le fait des Allemands dans la place que de l’administration française toute entière à leur service. C’est une France de l’ombre où chacun s’épie, se méfie, enserré par une menace sourde, tapie dans les ruelles et pouvant surgir n’importe où, n’importe quand. Melville décrit l’inexorable désagrégation de ce réseau de résistants isolés, réduit à une poignée, hommes et femmes contraints malgré eux d’exécuter les traitres ou ceux qui parmi le groupe pourraient le devenir. Ce ne sont eux-mêmes que des ombres, des silhouettes dont on ne sait rien sinon que Gerbier était dans une autre vie ingénieur des Ponts et Chaussées ou que Mathilde a une fille (ce qui la conduira à sa perte). Par leur abstraction, ces personnages témoignent ainsi de la façon dont Melville filme un monde qui semble irréel dans sa banalité sinistre. 


En cela, si par ses accents de film noir et son casting (nous y reviendrons), L’armée des ombres noue des liens évidents avec Le deuxième souffle (1966), il poursuit surtout par son épure funèbre l’évolution entamée par Le samouraï (1967) dont on retrouve cette même ambiance glaciale, ces mêmes intérieurs sombres aux murs qui suintent, ce même dénuement dans les dialogues. Tout Melville réside dans ce paradoxe entre des scènes qui s’étirent et le choix de ne s’embarrasser d’aucun bavardage superflu comme l’illustre la séquence, quasi silencieuse, qui voit Gerbier se réfugier chez un barbier ou celle de l’évasion avortée de Félix. Cette économie d’effets n’interdit pas, bien au contraire, un suspense plus haletant encore. A cette mise en scène dépouillée, presque austère, aux cadres et aux plans pourtant extrêmement travaillés (le recours à la profondeur de champ qui confère aux couloirs des prisons ou le lieu d’exécution des condamnés une allures claustrophobique voire fantastique), s’adosse une interprétation excellente. Portant moustache et lunette, Lino Ventura est presque méconnaissable, brisant son image d’homme fort bien qu’il incarne le maillon principal du réseau de résistance. Il trouve là un de ses plus beaux rôles alors même que sa relation avec le réalisateur fut très difficile au point de ne plus se parler sur la fin du tournage. Mais, s’inspirant de Lucie Aubrac, Simone Signoret délivre peut-être la performance la plus touchante avec un mélange de détermination farouche et de fébrilité. Paul Meurisse, Paul Crauchet ou bien encore Christian Barbier complètent magnifiquement cette solide distribution. Suspecté d’être un film gaulliste (ce qu’il n’est pas tellement), L’armée des ombres a connu un accueil mitigé dans la France d’après Mai 68 qui vit alors le crépuscule du Général. Il forme pourtant avec Le samouraï et Le cercle rouge, une sorte de triptyque melvillien d’une force et une pureté formelle absolue. (09.05.2024) ⍖⍖⍖


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Onségen Ensemble fait partie de ces formations assez inclassables qu'on serait tenté de ranger, maladroitement peut-être, dans le rock progressif, selon la définition crimsonienne du terme. Comprendre que les Finlandais font moins dans le déballage technique que dans la performance artistique, dans le happening sonore. C'est le plus souvent instrumental bien que des chœurs, féminins ou masculins, viennent par moment hanter des compositions aux contours flous, à l'architecture mouvante. Autour d'un noyau guitare/basse/batterie se greffe un line-up à géométrie variable dans lequel saxophoniste, clarinettiste ou violoniste (entre beaucoup d'autres) se croisent. Nappé de claviers fantomatiques, l'ensemble se pare d'atours puissamment cinématiques. Sur un socle cependant plutôt lourd, vestiges des racines metal de ses principaux artisans, le space rock le plus cosmique s'emboite au free jazz le plus barré dans une fusion des éléments qui n'est parfois pas...

Robert Wise - Le coup de l'escalier (1959)

Très admiré par Jean-Pierre Melville, tourné entre le remarquable Je veux vivre (1958) avec Susan Hayward et la célèbre comédie musicale West Side Story (1961), Le coup de l’escalier représente un des sommets de l’œuvre de Robert Wise et du film noir en général. Comme souvent, son titre français, au demeurant non dénué d’une certaine poésie, est à côté de la plaque, à croire que les distributeurs n’ont visionné que la dernière bobine ! Drapé dans un très beau noir et blanc, Odds Against Tomorrow n’est pas qu’une énième histoire de braquage de banque (évidemment) foireux. Le coup lui-même n’occupe que le dernier tiers du film. Au vrai, il s’agit avant tout du portrait de deux hommes, un noir et un blanc qui, obligés de travailler ensemble, vont finir par se détester et s’entre-tuer. On suit pendant près d’une heure leur chemin respectif, leurs problèmes, les motivations qui en découlent et les poussent à accepter ce casse organisé par un ancien flic.  Le noir, c’est Harry Belafon...