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Ikarie - Cuerpos En Sombra (2021)


L'Espagne n'a jamais été considérée comme une terre promise en matière de doom. Ikarie y est pourtant né. Réunissant trois anciens membres de feu Nahemah, le chanteur Pablo Egido et les guitaristes  Paco Porcel et Daniel Gil, les deux premiers s'activant également au sein de The Holeum, ce nouveau groupe accouche avec Cuerpos En Sombra d'une première offrande que le mythique label italien Avantgarde Music a le bon goût d'accueillir dans son estimable catalogue. Signe qui ne trompe pas quant à la valeur du projet. Et en effet, les Espagnols impressionnent d'emblée par leur maîtrise contre laquelle aucune maladresse ne résiste. Musicalement arrimé au doom, la formation n'en cultive toutefois pas une expression orthodoxe.  Certes, les racines de l'école anglaise des années 90 nourrissent un matériau empreint d'un romantisme mélancolique auquel participe la présence ô combien précieuse de cordes, violon et violoncelle, deux instruments qui évoquent d'emblée les travaux historiques de My Dying Bride et de Paradise Lost. Mais Ikarie recouvre ce substrat désenchanté de lourds sédiments issus du post metal, façon Amenra ou Cult Of Luna, ce qui confère à l'ensemble une carapace viciée et puissamment dramatique. La moindre trace de chaleur ou de soleil éconduite, le groupe fait fi du déterminisme géographique, sculptant un art doloriste qu'on imagine davantage cloué dans le sol d'Europe du Nord quand bien même les musiciens déclarent s'inspirer es paysages du levant espagnol entre mer et désert. Mais la douleur, le désespoir, sont des sentiments universels qui ne connaissent pas les frontières. 


Cathartique, Cuerpos en Sombra ausculte la souffrance intérieur, œuvre grondant d'une détresse intérieure qui palpite en une tension sourde et constamment au bord de la rupture ('Redencion'). Cette angoisse souterraine trouve dans le chant de Pablo Egido son principal vecteur tandis que guitares et rythmiques tissent les fils épais comme des câbles à haute tension d'un inexorable supplice ('Barro'). Pourtant, l'album puise quelques uns de ses moments les plus douloureux, les plus beaux aussi, dans les nombreuses respirations instrumentales qui le jalonnent, pièces osseuses égrenées par des six-cordes d'une épure polluée ('Despertar', 'En El Rio') ou d'une déchirante sécheresse acoustique ('La Herencia''). De fait, Cuerpos en Sombra a quelque chose d'un agglomérat massif dont la force écrasante et le climat suffocant sont fissurés par des éclairs de beauté pure et néanmoins tragique. Conçu comme le premier pan d'une trilogie, ce premier album de Ikarie est un golem à la fois triste et puissant, squelettique et volcanique, introspectif et immersif, qui allie la dramaturgie du doom death à la sève sismique du post metal au service d'une réflexion psychologique sur la place de l'homme au sein d'une société brutale et intolérante. (17.10.2021 | LHN) ⍖⍖⍖

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Burning Witches - Wings Of Steel (2019)

Avec son unique piste inédite flanquée de trois extraits live, Wings Of Steel ressemble davantage à un single gonflé aux OGM qu'à l'EP vendu comme tel par Nuclear Blast. Ajoutons à cela le fait que le morceau-titre en question a déjà été diffusé en format digital en juin dernier et vous aurez donc compris tout seul que l'intérêt de cet objet se révèle très limité ou destiné aux fans désireux de tout posséder de leur groupe favori, jusqu'à la moindre miette. Bref, quelle est l'utilité d'une telle rondelle, si ce n'est, pour l'écurie teutonne, le besoin de capitaliser sur le nom de Burning Witches dont le casting 100% féminin n'est étranger ni à son succès et ni à son exposition accrue. Ceci étant, Wings Of Steel possède au moins le mérite de présenter à ceux qui ne la connaîtraient pas encore la remplaçante de Seraina Telli, partie se concentrer sur son Dead Venus à elle. Ancienne chanteuse du modeste Shadowrise, qui n'a semble-t-il pas survécu ...

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Onségen Ensemble fait partie de ces formations assez inclassables qu'on serait tenté de ranger, maladroitement peut-être, dans le rock progressif, selon la définition crimsonienne du terme. Comprendre que les Finlandais font moins dans le déballage technique que dans la performance artistique, dans le happening sonore. C'est le plus souvent instrumental bien que des chœurs, féminins ou masculins, viennent par moment hanter des compositions aux contours flous, à l'architecture mouvante. Autour d'un noyau guitare/basse/batterie se greffe un line-up à géométrie variable dans lequel saxophoniste, clarinettiste ou violoniste (entre beaucoup d'autres) se croisent. Nappé de claviers fantomatiques, l'ensemble se pare d'atours puissamment cinématiques. Sur un socle cependant plutôt lourd, vestiges des racines metal de ses principaux artisans, le space rock le plus cosmique s'emboite au free jazz le plus barré dans une fusion des éléments qui n'est parfois pas...

Robert Wise - Le coup de l'escalier (1959)

Très admiré par Jean-Pierre Melville, tourné entre le remarquable Je veux vivre (1958) avec Susan Hayward et la célèbre comédie musicale West Side Story (1961), Le coup de l’escalier représente un des sommets de l’œuvre de Robert Wise et du film noir en général. Comme souvent, son titre français, au demeurant non dénué d’une certaine poésie, est à côté de la plaque, à croire que les distributeurs n’ont visionné que la dernière bobine ! Drapé dans un très beau noir et blanc, Odds Against Tomorrow n’est pas qu’une énième histoire de braquage de banque (évidemment) foireux. Le coup lui-même n’occupe que le dernier tiers du film. Au vrai, il s’agit avant tout du portrait de deux hommes, un noir et un blanc qui, obligés de travailler ensemble, vont finir par se détester et s’entre-tuer. On suit pendant près d’une heure leur chemin respectif, leurs problèmes, les motivations qui en découlent et les poussent à accepter ce casse organisé par un ancien flic.  Le noir, c’est Harry Belafon...