Garde à vue est le fruit d'une triple mue. Celle de Claude Miller tout d'abord qui a va transformer un film de commande en une œuvre implacable parmi les plus abouties d'une carrière qui jusque là peinait à décoller après le succès de La meilleure façon de marcher (1975). Celle de Michel Audiard ensuite, dont on découvre que le drame lui sied tout autant que l'humour décapant quoique parfois appuyé. Ses dialogues habillent l'adaptation d'une série noire américaine de John Wainwright que Miller et Jean Herman coulent en parallèle dans un cadre français. Celle enfin de Michel Serrault, métamorphosé, transcendé même, dans un rôle sombre et complexe qu'annonçait déjà toutefois son interprétation dans le Pile ou face (1980) de Robert Enrico. Longtemps abonné aux comédies, l'acteur excelle dans la peau de ce notable de province suspecté du viol et du meurtre de deux fillettes. L'association de Miller, Audiard et Serrault accouche d'un film remarquable d'une fausse simplicité. Le huis-clos fourni par la garde à vue le soir de la Saint Sylvestre, outre la gageure technique de le rendre constamment passionnant, sert de théâtre à l'affrontement entre deux protagonistes à la personnalité fuyante. D'un côté l'inspecteur de police, d'un abord honnête et professionnel mais plus tordu qu'il n'en a l'air, flic obtus et manipulateur poussant sa proie dans ses derniers retranchements.
Après une série de rôles taillés (un peu trop) pour lui, Lino Ventura livre une interprétation toute en subtilité, bloc que fissure une lointaine amertume. L'autre, c'est le notaire, homme trouble et finalement pathétique dont la vie a sombré en même temps que le mariage. Il se montre tour à tour méprisant, drôle, faible ou brisé. Aucun ne sortira indemne de cette nuit et surtout pas l'épouse de Martinaud (Romy Schneider) qui résume à elle seule les aspirations de ces femmes cherchant à maintenir leur rang dans un milieu bourgeois et corseté. En cela, Garde à vue se double d'une description très chabrolienne d'une ville de province régie par toute une hiérarchie sociale invisible. A la fin, une fois son innocence avérée, le suspect redevient Monsieur Martinaud dans la bouche du commissaire divisionnaire qui cesse alors de soutenir l'inspecteur Gallien. Mais la vérité importe peu dans un récit où la résolution de l'enquête se révèle secondaire. Le coupable n'est finalement pas celui qu'on croit mais par ses déviances inavouées, le notaire aurait pu l'être, comme en témoignent les aveux qu'il finit par lâcher pour se punir de ses propres pulsions et pouvoir échapper à la médiocrité d'un mariage malsain. Modèle d'épure ciselée par un montage extrêmement habile où des plans fixes s'intercalent dans le récit et drapée dans une froide photographie de Bruno Nuytten qui tire parti de décors presque abstraits, Garde à vue demeure un des grands polars français des années 80, logiquement couronné par un succès autant critique que public et par quatre Césars. (24.04.2022) ⍖⍖⍖



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