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Claude Miller - Garde à vue (1981)


Garde à vue est le fruit d'une triple mue. Celle de Claude Miller tout d'abord qui a va transformer un film de commande en une œuvre implacable parmi les plus abouties d'une carrière qui jusque là peinait à décoller après le succès de La meilleure façon de marcher (1975). Celle de Michel Audiard ensuite, dont on découvre que le drame lui sied tout autant que l'humour décapant quoique parfois appuyé. Ses dialogues habillent l'adaptation d'une série noire américaine de John Wainwright que Miller et Jean Herman coulent en parallèle dans un cadre français. Celle enfin de Michel Serrault, métamorphosé, transcendé même, dans un rôle sombre et complexe qu'annonçait déjà toutefois son interprétation dans le Pile ou face (1980) de Robert Enrico. Longtemps abonné aux comédies, l'acteur excelle dans la peau de ce notable de province suspecté du viol et du meurtre de deux fillettes. L'association de Miller, Audiard et Serrault accouche d'un film remarquable d'une fausse simplicité. Le huis-clos fourni par la garde à vue le soir de la Saint Sylvestre, outre la gageure technique de le rendre constamment passionnant, sert de théâtre à l'affrontement entre deux protagonistes à la personnalité fuyante. D'un côté l'inspecteur de police, d'un abord honnête et professionnel mais plus tordu qu'il n'en a l'air, flic obtus et manipulateur poussant sa proie dans ses derniers retranchements. 

Après une série de rôles taillés (un peu trop) pour lui, Lino Ventura livre une interprétation toute en subtilité, bloc que fissure une lointaine amertume. L'autre, c'est le notaire, homme trouble et finalement pathétique dont la vie a sombré en même temps que le mariage. Il se montre tour à tour méprisant,  drôle, faible ou brisé. Aucun ne sortira indemne de cette nuit et surtout pas l'épouse de Martinaud (Romy Schneider) qui résume à elle seule les aspirations de ces femmes cherchant à maintenir leur rang dans un milieu bourgeois et corseté. En cela, Garde à vue se double d'une description très chabrolienne d'une ville de province régie par toute une hiérarchie sociale invisible. A la fin, une fois son innocence avérée, le suspect redevient Monsieur Martinaud dans la bouche du commissaire divisionnaire qui cesse alors de soutenir l'inspecteur Gallien. Mais la vérité importe peu dans un récit où la résolution de l'enquête se révèle secondaire. Le coupable n'est finalement pas celui qu'on croit mais par ses déviances inavouées, le notaire aurait pu l'être, comme en témoignent les aveux qu'il finit par lâcher pour se punir de ses propres pulsions et pouvoir échapper à la médiocrité d'un mariage malsain. Modèle d'épure ciselée par un montage extrêmement habile où des plans fixes s'intercalent dans le récit et drapée dans une froide photographie de Bruno Nuytten qui tire parti de décors presque abstraits,  Garde à vue demeure un des grands polars français des années 80, logiquement couronné par un succès autant critique que public et par quatre Césars. (24.04.2022) ⍖⍖⍖



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Burning Witches - Wings Of Steel (2019)

Avec son unique piste inédite flanquée de trois extraits live, Wings Of Steel ressemble davantage à un single gonflé aux OGM qu'à l'EP vendu comme tel par Nuclear Blast. Ajoutons à cela le fait que le morceau-titre en question a déjà été diffusé en format digital en juin dernier et vous aurez donc compris tout seul que l'intérêt de cet objet se révèle très limité ou destiné aux fans désireux de tout posséder de leur groupe favori, jusqu'à la moindre miette. Bref, quelle est l'utilité d'une telle rondelle, si ce n'est, pour l'écurie teutonne, le besoin de capitaliser sur le nom de Burning Witches dont le casting 100% féminin n'est étranger ni à son succès et ni à son exposition accrue. Ceci étant, Wings Of Steel possède au moins le mérite de présenter à ceux qui ne la connaîtraient pas encore la remplaçante de Seraina Telli, partie se concentrer sur son Dead Venus à elle. Ancienne chanteuse du modeste Shadowrise, qui n'a semble-t-il pas survécu ...

Onségen Ensemble - Fear (2020)

Onségen Ensemble fait partie de ces formations assez inclassables qu'on serait tenté de ranger, maladroitement peut-être, dans le rock progressif, selon la définition crimsonienne du terme. Comprendre que les Finlandais font moins dans le déballage technique que dans la performance artistique, dans le happening sonore. C'est le plus souvent instrumental bien que des chœurs, féminins ou masculins, viennent par moment hanter des compositions aux contours flous, à l'architecture mouvante. Autour d'un noyau guitare/basse/batterie se greffe un line-up à géométrie variable dans lequel saxophoniste, clarinettiste ou violoniste (entre beaucoup d'autres) se croisent. Nappé de claviers fantomatiques, l'ensemble se pare d'atours puissamment cinématiques. Sur un socle cependant plutôt lourd, vestiges des racines metal de ses principaux artisans, le space rock le plus cosmique s'emboite au free jazz le plus barré dans une fusion des éléments qui n'est parfois pas...

Robert Wise - Le coup de l'escalier (1959)

Très admiré par Jean-Pierre Melville, tourné entre le remarquable Je veux vivre (1958) avec Susan Hayward et la célèbre comédie musicale West Side Story (1961), Le coup de l’escalier représente un des sommets de l’œuvre de Robert Wise et du film noir en général. Comme souvent, son titre français, au demeurant non dénué d’une certaine poésie, est à côté de la plaque, à croire que les distributeurs n’ont visionné que la dernière bobine ! Drapé dans un très beau noir et blanc, Odds Against Tomorrow n’est pas qu’une énième histoire de braquage de banque (évidemment) foireux. Le coup lui-même n’occupe que le dernier tiers du film. Au vrai, il s’agit avant tout du portrait de deux hommes, un noir et un blanc qui, obligés de travailler ensemble, vont finir par se détester et s’entre-tuer. On suit pendant près d’une heure leur chemin respectif, leurs problèmes, les motivations qui en découlent et les poussent à accepter ce casse organisé par un ancien flic.  Le noir, c’est Harry Belafon...